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Les six pouvoirs et l’histoire des communautés de l’espace songhay   

Les différentes communautés, issues des dynasties ayant régné par le passé sur le Songhoy, pourraient jouer un rôle important dans la sortie de crise si elles acceptent de s’unir et de mettre en avant le vivre-ensemble.

 L’origine exacte du nom de cette vieille ville carrefour reste, aujourd’hui encore, un grand mystère. En évoquant l’historique de ce nom, on ne cesse de naviguer entre les écrits arabo-berbères et les interprétations, parfois hasardeuses, de certains intellectuels étrangers de l’époque.

On parle tantôt de kawkaw avec Kwarismi en 969 après J.-C, de kawkaw, toujours, avec El Idrissi en 1150 après J.-C, de Gao avec Al Bakri en 1067 après J.-C, de Garho, toujours en 1067 après J.C, de koukou avec Yakout en 1220 après J.C. Dans tous les cas, aucune précision claire n’existe autour de l’origine exacte du nom de cette ville. Par ailleurs, les historiens s’accordent à dire que la ville a été fondée en 960. C’est notamment le cas de Delafosse dans son Tome 1.

Les premiers songhays furent des étrangers dans l’espace qui deviendra le Songhay

« J’ai entendu dire par mon maître Chambarouch que l’ancêtre des songai, l’ancêtre des Ouakaoré, des Ouagara étaient des frères de père et de mère, l’un fut roi du Yémen et s’appelait Tara Ben Haroun, le second de ces hommes était Songai Ben Taras, c’est lui qui fut l’ancêtre de la tribu des songai » ( Tarikh al Fettach, P. 41).

Ce postulat historique de l’origine des Songhay admet qu’ils ont été des étrangers sur la terre qu’ils dirigeront pendant plusieurs décennies. Mais est-ce réellement utile de le souligner dans le contexte actuel de crise au nord du Mali ? Oui et non en même temps. Non pour dire que la terre et les espaces ont été toujours occupés, même par d’autres espèces. Et que tous les peuples sont venus d’ailleurs quelque part pour se stabiliser quelque part. Oui également pour toujours donner une place au rappel qui aura pour fonction de relativiser les velléités autour de la domination par l’histoire et le pouvoir d’une communauté sur l’autre. Les peuples ou communautés, qui vivent actuellement dans le Songhay, sont toutes venues d’ailleurs. Elles ont donné une importance historique à deux grandes villes qui sont devenues les deux lieux historiques du pouvoirs songhay : Koukiya et Gao plus tard.

De la stabilité du pouvoir sorko à la solidité de la dynastie des Sonni

Les Sorko sont des pêcheurs qui sont venus s’installer dans la zone de la vallée du Bentia, à Gao. L’espace songhoy fut tout d’abord dirigé par les Sorko jusqu’à l’an 1010. Ces premiers étrangers étaient divisés en deux clans : les Sorko Fono et les Sorko Faren. Et Faran Makan Boté fut le grand guerrier de ce dernier clan. Ils ont régné plusieurs années sur la vallée de Bentia, à Gao. Les Dia al Yémen ou Za al Yémen, le deuxième groupe d’étrangers, mettront fin à la domination sorko.

Le pouvoir des Za al Yémen ou Dia al Yémen dure de l’an 1000 à l’an 1335. Leur histoire commença avec l’arrivée de deux aventuriers dans la ville de Koukiya, selon le Tarikh es Soudan (P. 6 et 7), qui cite « deux aventuriers, avides de connaitre le reste du monde, qui ont échoué à Koukiya, en piteux état. Ils avaient, pour ainsi dire, perdu toute forme humaine tant ils étaient sales et épuisés, et leur nudité n’était caché que par des lambeaux de peaux de bêtes jetées sur le corps. Comme on leur demandait d’où ils sortaient, l’aîné répondit :’il vient de Yémen’ : dja men el Yémen. »

Sa-el-Yémeni fondera alors, à Koukiya, la dynastie des Sa. Les Sa ont été une communauté forte et très bien organisée, qui s’est mélangée avec d’autres communautés du royaume. On ignore encore exactement comment ils ont pris le pouvoir aux Sorko, mais ils ont transféré le pouvoir à Gao, devenu capital sous le règne de Za kosseye (le jeune). Les historiens s’accordent sur le fait que la « mort du poisson sacré de koukiya » (Tarikh es soudan P. 8 et Tarikh el fettach P. 50) a été une étape qui a conduit à la fin de la dynastie des Za, dont l’un des rois les plus célèbres reste le père des jumeaux Sonni Ali Ber 1er (Sonni le grand) et Souleyman Nar, les deux futurs otages des mansas du Mandé, en 1325, dans le but de casser toutes tentations de révolution contre Niani.

Le troisième pouvoir, fut celle des Sonni ou des Chi. Après s’être échappé de Niani, où il a appris l’art de la guerre, Sonni Ali Ber fondera la dynastie des Sonni ou des Chi et régnera de 1335 à 1492. Pendant tout le règne des Sonni, Gao était la capitale du Songhay. Sonni fonda une armée partisane et fait de la dynastie de Sonni celle des grands conquérants de toutes les dynasties de l’espace songhay.

La dynastie s’éteignit avec la mort et la fin du règne de Sonni Ali Ber. Son fils Chi Barou lui succéda, mais le pouvoir sera repris rapidement par le lieutenant de son père, Mohamed Touré, avec l’aide et la pression des oulémas de Tombouctou qui voulaient un musulman comme chef du Songhay. Mohamed Touré fonda la dynastie des Askia, Chi Barou se réfugia à Bara et où il mourra.

Du rayonnement d’Askia Mohamed Touré à la dispersion du pouvoir songhay

Le quatrième pouvoir songhay est celui des Askia de 1493 à 1591. La reprise de la royauté par Mohamed Touré va rompre durablement et inéluctablement la succession au pouvoir songhay inscrite dans une vieille tradition. Le Songhay brillera cependant pendant tout le règne d’Askia Mohamed Touré. Mais l’immense héritage et l’immense pouvoir de Sonni Ali Ber et d’Askia Mohamed seront fragilisés après Askia Mohamed Touré avec des déchirements entre ses quatre enfants, son neveu et ses quatre petits-fils. Pendant les 30 ans du règne d’Askia Daoud, une instabilité liée à des vengeances existait au sein de sa famille. Après son décès, l’opposition entre ses propres fils vont porter un coup dur à la suite de la dynastie. Et la dynastie tombera avec l’arrivée des Marocains et la reprise du pouvoir par les Arma.

Le pouvoir des  Arma est né d’une agression extérieure : celle des Marocains de 1591 à 1760. L’appellation Askia a été utilisée sous les Arma et pendant tout le règne des Pachas. Le dernier Askia, sous les Arma, était Mahmoud, fils du Kourmina-fari Amar, fils du Kourmina fari Abdrahamane, le 2 novembre 1748.

Les Arma vont se montrer particulièrement belliqueux et désordonnés. Ils provoqueront des querelles et des affrontements entre les deux clans issus de l’implantation des divisions marocaines, la division de Fès et la division de Marrakech. L’instabilité du pouvoir était telle que les Pachas ne duraient que peu de temps au pouvoir. Cette instabilité va finalement provoquer ou permettre l’indépendance totale de plusieurs villes comme Gao, où se trouve le pouvoir central, Bamba et Djenné. Cependant, ce pouvoir des Arma prendra fin en 1760 avec l’occupation définitive du Songhay par les Ouillimeden. On pourrait, avec beaucoup de précaution, évoquer que la dispersion des Songhay a commencé sous Askia Daoud et a perduré sous les Arma. Cette dispersion du pouvoir et de la communauté serait une conséquence de la mauvaise gestion du pouvoir des derniers Askia et surtout du manque d’organisation du pouvoir arma.

Le sixième pouvoir songhay et Gao fut le pouvoir des Ouillimeden (1770 à 1916). Gao restera la capitale pendant tout le règne des Ouillimeden. Pendant cette période, les familles Kel Khoumed s’installèrent rapidement un peu partout autour de Gao, les Kel Tadjiwal à Katadjiwal, les Kel Ahara proches de Forgho, bastion arma, d’autres vers Gabéro.

Des grands chefs, conquérants et résistants, sont liés au pouvoir des Ouillimeden comme Kawa, qui fut le conquérant Ouillimeden de tous les temps. Il y a eu Madidou et puis Firhoun, le résistant à la pénétration coloniale française qui a mis en échec pendant près de dix ans l’armée coloniale française.

Vers une nouvelle configuration pour faire face aux nouveaux défis de l’espace songhay

Ces six pouvoirs évoqués, il devient important de savoir quel pourrait être donc la plus-value de ce qui reste de ces anciennes dynasties dans la gestion de la crise actuelle. Le premier constat, celui de l’échec des six pouvoirs dans la stabilisation de la zone, est malheureusement le plus visible, tant les acteurs de ces six dynasties sont méconnus des populations nationales, relégués à un second plan à visée exécutive. Et d’autre part, on pourrait toujours se demander si la concertation de ces acteurs dans une finalité de stabilisation de la zone serait réellement utile pour plusieurs raisons, dont deux essentielles : l’espace songhay a-t-il encore un sens aujourd’hui dans la gestion de cette crise ? Et les pouvoirs de l’espace songhay ont-ils encore des finalités de cultures, de vivre-ensemble et de paix depuis le déchirement des Askia ?

Une chose reste certaine, les différentes dynasties et communautés, qui ont régné sur le Songhay, ont chacune une place et un rôle dans cet espace, qu’ils soient de peaux noires ou de peaux blanches. Ce serait un pas en avant si ces communautés acceptent de s’unir et de mettre en avant le seul vivre-ensemble.

Il existe cependant des précautions à prendre dans le débat intercommunautaire dans l’espace songhay. Tous les acteurs devraient être impliqués de la meilleure façon et conformément à l’histoire, car même si elle n’est pas écrite, l’attachement des communautés du Songhay à l’histoire est omniprésent. De veiller à ce que l’histoire soit utilisée comme leitmotiv pour l’avènement d’une nouvelle stabilité et non pour de nouvelles logiques de domination. Car il existe déjà des réticences, des rancœurs, des désirs de vengeance, des conflits anciens jamais résolus. Et souvent des fiertés totalement en déphasage avec la réalité sociopolitique dominante et les questions géopolitiques d’aujourd’hui. Mais, chacun a son rôle et il me semble qu’il est du rôle des historiens, des sociologues et des intellectuels avertis d’apporter ces réalités sans risquer de créer de nouvelles tensions.

Cet article est écrit à l’honneur de Younoussa Hamara, qui a écrit « Le nord Mali, entre crises et constructions de paix, regard sur une crise » (édition La Sahélienne, 2018). Un livre fort intéressant, qui invite à se souvenir des enjeux historiques de dynasties, de divisions, de pouvoirs qui ont existé dans l’espace songhay et qui contiennent des éléments de réponses à la crise actuelle. Le rappel historique sur la crise actuelle est d’une utilité incommensurable, car il s’agit bien de revenir en partie sur l’origine des tensions. Ces mêmes tensions, qui perdurent et qui se complexifient après chaque crise.

 Mohamed Maïga, ingénieur social intervenant sur les politiques socio-économiques de territoire

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