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L’émergence de l’Afrique passe par la fin de l’instabilité politique et sécuritaire

Alors que la rhétorique sur l’émergence du continent cristallise le débat entre les optimistes et les « afro-pessimistes », le défi du développement peine à être surmonté et les États africains sont confrontés à des crises sécuritaires de plus en plus aiguës. Cette situation remet en perspective la problématique plus large du lien sécurité et développement dans un contexte dominé par l’insécurité, la fragilité politique, et la mauvaise gouvernance.

Peut-on réellement parler d’émergence de l’Afrique sans prendre la mesure de l’insécurité et de l’instabilité politique ? La réponse à cette question peut permettre aux Africains d’apprécier la direction qu’ils veulent donner à l’émergence du continent. Dans tous les cas, le décalage entre le discours et la réalité ainsi que l’instabilité politique sur le continent constituent des pistes de réflexion qui mérite d’être appréhendées.

En ce qui concerne le premier point, au cours des deux dernières décennies, le regard du monde sur l’Afrique a changé. Longtemps perçue comme la terre du désespoir, illustré par les nombreux décès tragiques de jeunes citoyens africains, tentant de rejoindre l’Europe au péril de leurs vies, l’Afrique est aujourd’hui considérée comme une terre d’espoir, notamment d’espérance économique.

Selon la Banque mondiale le continent africain amorce depuis quelques années une véritable intégration à l’économie mondiale. Cette donne est soutenue par une forte croissance démographique ainsi qu’une augmentation des investissements directs étrangers. A titre d’exemple, l’Angola, le Nigeria, l’Ethiopie, le Tchad, le Mozambique et le Rwanda figuraient parmi les dix économies ayant obtenu les meilleurs taux de croissance dans le monde cette décennie.

Les chiffres reluisants sur l’économie de ces pays, qui ont fait l’objet d’une hyper médiatisation, ne doivent toutefois pas faire perdre de vue les conditions de vie encore précaire des populations dans ces pays. L’appréhension du développement par le seul prisme économique s’avère tirer par les cheveux. A la différence d’une entreprise, dont le mode de fonctionnement est fondé sur le profit, il ne suffit pas, pour un État, de faire de la croissance économique pour arriver à la conclusion que le pays connait le développement.

Les élites politiques africaines mettent en avant de plus en plus l’émergence de leur pays respectifs et ce, malgré la persistance de l’insécurité un peu partout sur le continent, l’absence de consolidation des acquis démocratiques et une gouvernance décriée. En dépit des chiffres flatteurs, il n’y a pas eu de véritable apparition de nouvelles classes moyennes en Afrique. Au cours des derniers forum économiques mondiaux, à Davos, les dirigeants du monde pointent d’ailleurs du doigt la « croissance des inégalités ». Les plus riches deviennent plus riches et les pauvres peinent à s’affranchir de la précarité de vie qui constitue leur quotidien.

Dans presque toutes les régions du monde, cette pauvreté a connu une baisse sauf en Afrique. Selon l’Observatoire des inégalités, en Asie de l’Est et Pacifique, en 2011, 161 millions de personnes vivent avec moins de 1,25 dollar par jour dans cette région du monde (soit 7,9 % de la population), alors qu’elles étaient plus d’un milliard en 1981 (78 % de la population). Par contre en Afrique, « la part de la population concernée par l’extrême pauvreté n’a reculé que de six points en 30 ans (46,8 % en 2011 contre 52,8 % en 1981). C’est le seul continent où le nombre de personnes extrêmement pauvres a augmenté. Ce chiffre a même doublé : de 210 millions en 1981 à 415 millions en 2011. » Entre 2014 et 2017, près de la moitié des décès d’enfants de moins de cinq ans dans le monde ont lieu en Afrique. Le continent affiche aussi le taux de mortalité maternelle le plus élevé du monde, d’après les agences du système des Nations unies.

S’agissant de l’instabilité politique, le continent n’a presque pas bougé, après plus d’un demi-siècle d’indépendance, pour la plupart des pays africains. Le contexte politique reste dominé par la multiplication des coups d’État, des conflits internes, et l’incapacité des armées africaines à répondre aux défis sécuritaires grandissants.

Du fait des conflits internes et de la croissance des menaces, jusque-là incontrôlées, une représentation graphique du continent mettrait en rouge plus de son tiers. Presque partout en Afrique, pour ne citer que le Mali, le Soudan, le Nigéria, la Somalie, la Tunisie, la Lybie, le Cameroun, la Centrafrique, la République Démocratique du Congo, l’instabilité politique et la menace de l’insécurité constituent la routine. Même les champions de la croissance comme la Côte d’Ivoire et l’Angola ne constituent pas, aujourd’hui des pôles de stabilités. En outre, face à la menace terroriste, les États africains peinent à trouver des solutions même africaines pour sécuriser le continent. De la Somalie au Mali, en passant par le Nigeria, les armées africaines sont dans l’impasse face à la montée en puissance du terrorisme et de la criminalité organisée transnationale.

Aujourd’hui, 60 ans après les indépendances, les élites africaines ne parviennent pas a assuré aux populations des territoires sécurisés, gérés par des institutions fortes et stables. La capacité de doter le continent d’institutions permettant d’assurer la stabilité politique, la sécurité ainsi que le développement économique et social constitue la forêt cachée par l’arbre de l’émergence.

Sur le plan de la gouvernance, la situation est caractérisée par une généralisation de la corruption qui maintient une grande partie des populations dans la pauvreté extrême. Dans le rapport 2017 de Transparency International, il ressort que le nombre de pays d’Afrique considérés comme extrêmement corrompus a augmenté depuis 2013. Selon, le rapport « Les pots-de-vin, les élections truquées, les transactions douteuses avec des firmes multinationales intervenant dans le secteur des ressources naturelles, ainsi que les transferts de fonds illégaux vers l’étranger, font partie des formes de corruption les plus répandues. » Selon, le Global Financial Integrity (GFI) plus 1 300 milliards de dollars ont été illégalement sortis du continent au cours des trente dernières années.

Au-delà des discours politiques qui consistent à dire que la lutte contre la corruption demeure au cœur de l’Action publique, il ressort de la plupart des rapports, comme celui de la Banque mondiale, que cette question régresse depuis dix ans. On peut être tenté de dire que les champions de la croissance ne sont pas concernés par le phénomène alors même que, à l’exception de l’Afrique du Sud et du Botswana, l’Afrique subsaharienne a affiché le plus faible pourcentage mondial de contrôle de la corruption. A partir de ce constat, tout indique que la mauvaise gouvernance constitue un frein au développement durable en Afrique.

Dans ce contexte, entre les classements flatteurs sur la croissance et une actualité moins élogieuse qui met en évidence l’incapacité des politiques à répondre aux répondre efficacement aux défis, quelle émergence convient-il alors à l’Afrique ?

Avec en toile de fond, des problèmes multidimensionnels, il est utile, pour les Africains de garder à l’esprit que le développement et l’émergence reposent autant sur l’amélioration des indicateurs macro-économiques que sur l’établissement de conditions propices au développement harmonieux des populations dans un environnement de sécurité et de stabilité politique. Que les politiques du continent et même une partie du monde scientifique africain estiment que la région africaine émerge ou pas n’ait que peu d’intérêt si l’on ne définit pas précisément de quelle émergence.

Baba Dakono, Chercheur

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