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Jeunesse malienne : dépolitisez-vous !

Le « politisez-vous » comme remède dans ce climat politique pollué pourrait être pire que le mal de la dépolitisation, devenu de fait nécessaire. Nous nous enfonçons dans cette « politisation négative », voire dans cette surpolitisation prédatrice accentuée par un marchandage de convictions et une banalisation des valeurs citoyennes, dévalorisant l’activité politique au Mali.

Le poison est cette forme de politisation qu’on observe, qui engourdit la conscience politique qu’elle est censée activer et éclairer en ce sens que la pratique politique, depuis le multipartisme retrouvé, corrompt l’esprit du citoyen et compromet la démocratisation. Le constat est simple : il est fait par les jeunes eux-mêmes et hypocritement concédé par les « quatre-vingt-dizards », qui se sont fourvoyés dans leurs pratiques politiques. Nous sommes mal partis, nous le savons et nous fonçons droit dans le mur. La libéralisation politique, survenue après mars 1991, a permis un changement dans la « forme de gouvernement », mais le recyclage de visages et d’usages a rendu impossible la réinvention de pratiques qu’exigeait alors l’activité politique renaissante. La petite élite, qui a hérité du pouvoir et qui en garde toujours le monopole, favorisant des entrées et des sorties au gré du climat social, a sacrifié l’égalité et, ce faisant, a relancé « la course vers l’inégalité, avec elle, un nouveau cycle d’appropriation privée des ressources, de constitution des fortunes et de leur dénationalisation », comme le souligne Achille Mbembe.

Faire la cour, faire la politique

Comment s’opère l’entrée en politique au Mali ? Ne généralisons pas tout, même si le constat est général. Il est fréquent d’entendre que « seuls les crocodiles survivent dans le marigot politique malien ». Nous sommes donc dans une jungle où se déploient des stratégies de guerre, cette « prévalence du modèle guerrier » qu’analyse A. Mbembe, en ce qu’elle consiste à broyer ou, au mieux, à assujettir l’adversaire politique. Et « les chaînes de dépendance sont dès lors étendues » pour les dominés et le poids de la « dette » politique « peut être lourd à porter » pour paraphraser Mbembe. L’Adema-PASJ (Alliance pour la démocratie au Mali—Parti africain pour la solidarité et la justice), l’URD (Union pour la république et la démocratie) ou encore le Parena (Parti pour la renaissance nationale) sont des espaces qui ressemblent à ces « marigots politiques » et le phénomène de scissiparité des partis n’est que des stratégies de survie des entrepreneurs politiques.

La politique est désormais une voie d’accès privilégiée à la gestion ou du moins à la privatisation des ressources publiques : elle est devenue, non pas une activité vertueuse, un moyen de gérer les affaires de la société avec équité, mais une fin en soi, une profession qui permet de faire carrière à la tête de son entreprise politique. Les intérêts sociaux ne sont pas politisés, les acteurs politiques comme le Dr Oumar Mariko qui, pourtant, arrive à traduire politiquement la cause des dépossédés, n’en tire pas un bénéfice politique à hauteur de son engagement. Car, la tragédie est que les dépossédés eux-mêmes préfèrent l’instrumentalisation de leur misère pour des gains matériels immédiats tant ils ont perdu toute confiance dans l’action politique capable de changer leurs conditions de vie sur le long terme.

Dès lors, continuer à politiser quand le mot « politique » est associé à « fourberie et malhonnêteté », comme le regrettait déjà en son temps le Mwalimu,Julius K. Nyerere -père de l’indépendance de la Tanzanie- est un appel au suicide collectif. La cour du président-roi, le cabinet du ministre ou encore la permanence du député où l’on se met au service d’un homme a remplacé des espaces de socialisation politique traditionnels comme l’école ou l’organisation syndicale où s’apprenaient des valeurs et se construisaient des luttes communes pour l’égalité et la justice.

Désir de politique

Des jeunes ont décidé de se mettre volontairement en retrait de l’activité politique : ils ont un autre rapport à la politique. Le marché politique semble déjà saturé même si l’offre politique n’arrive pas à satisfaire la demande sociale ou que celle-ci peine à se structurer au point de générer celle-là. L’apolitisation n’est pas une dépolitisation : elle n’exprime pas un désintérêt total pour la politique mais un désir de (re)politisation en dehors des formes et pratiques politiques traditionnelles. Il ne s’agit pas non plus de réduire l’apolitisation à un moralisme qui consisterait à considérer comme compétent et vertueux tout acteur évoluant en dehors de la scène politique, la figure du technocrate associée à la rigueur et au pragmatisme, ou encore une certaine idéalisation de la figure du révolutionnaire. Les indicateurs que sont les faibles taux de participation aux élections, la prolifération des partis politiques, la crise du militantisme, la fragilité des identités partisanes et la volatilité des électeurs indiquent une dépolitisation incontestable. Cependant, la prospérité du marché de l’activisme social, la multiplicité de nouvelles plateformes hybrides de contestation sociale, l’intensité du débat public avec ses alliances et inimitiés démontrent la nécessité du « raisonnement public » comme fondement de la pratique politique.

A lire aussi: L’AEEM ou le miroir des abîmes du Mali

Redécouvrir la citoyenneté

Dans son article « L’AEEM ou le miroir des abîmes du Mali », Bokar Sangaré analyse le « milieu violentogène » qu’est devenue l’école malienne sous le règne anarchique et totalitaire de l’Association des élèves et étudiants du Mali (AEEM) dans presque toutes nos universités. Et l’auteur, pour pacifier l’espace scolaire, préconise entre autres « la dépolitisation de l’école » tout en soulignant, là aussi, que « les étudiants bien formés, qui ont les idées pour réorienter le mouvement, ne voient plus celui-ci que comme l’affaire de ceux qui ne jurent que par la violence, et s’en désintéressent. »Un constat assez révélateur dans la mesure où l’école est un espace de socialisation politique et d’apprentissage de la citoyenneté. Et comme l’école peine à former des citoyens et à transmettre des valeurs, elle est inondée de pratiques politiques importées qui la dégradent. Qu’est-ce qui freinera désormais la décadence du système politique ? 
Du contexte malien, il ressort que la politisation n’assure pas forcément l’autonomie du citoyen. Or, il s’agit, au préalable, de redevenir un « citoyen au sens plein ».

« Formez des citoyens ! » Le citoyen prêt à « obéir » mais aussi à « commander », le magistrat au sens aristotélicien du terme, sachant comment est administrée sa commune, sa région, sa cité et pouvant en assurer l’administration lui-même.

Mahamadou Cissé

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